La nuit du guerrier Abdelhafidh

La nuit du guerrier Abdelhafidh

L’été 1962 devait être le plus bel été de sa vie. Abdelhafidh Yaha revenait d’une guerre de sept ans, une guerre pour la liberté et la dignité au peuple algérien. Cette liberté, il croyait l’avoir retrouvée, ce 5 juillet 1962. Mais non ! Ce groupe d’officiers réunis autour de Boumediene et de l’Etat-major général s’était emparé du pouvoir fit de cet été-là, l’été de la déchirure. Le guerrier reprit les armes. Contre les siens, cette fois-ci. Pour la liberté et la démocratie.

Ce soir encore, seul dans son lit, tremblant de douleur et de dépit, à l’heure où d’autres levaient un toast pour l’indépendance, chez Monsieur l’ambassadeur, ce soir encore le guerrier Abdelhafidh a demandé pardon à son peuple. Puis, devant les ébranlements qui s’annonçaient, il chercha refuge dans le sommeil ou dans la mort, sans pouvoir trouver ni l’un ni l’autre. Il résolut alors d’affronter son passé et de garder les yeux ouverts sur ses dépits. Il avait tout donné, sa jeunesse, son exubérance, sa foi, dans ce combat dont il pensait la noblesse partagée par tous. Ils sont comme cela dans la famille : généreux dans l’effort,   entiers dans le devoir, naïfs dans le rapport aux hommes. «Pour nous, les Yaha, entrer dans les rangs de l’insurrection armée, c’était comme épouser une religion. … Corps, âmes et biens. Sans demi-mesure ni calculs.»

Combien de temps faut-il à un guerrier pour expier son péché d’innocence ? Lui ne pensait qu’à tout donner ; les autres qu’à tout prendre. Au bout d’une année, presque tout ce que la famille Yaha possédait de bétail avait servi à nourrir les colonnes de moudjahidine transitant par le village. Au bout de sept ans de guerre, il descendit du maquis vieilli mais plein d’illusions. «   La révolution était notre seule raison de vivre. Nous vivions pour elle. Ce fut ainsi jusqu’à l’indépendance de l’Algérie. Le reste, tout le reste lui importait peu.»

Terrible ingénuité ! Cette indépendance là, l’indépendance sublimée, n’était pas au rendez-vous. Ce fut l’autre, l’indépendance de quelques-uns, qui s’installa par la force du canon. «Ils avaient surgi à la fin de la guerre, des cendres encore brûlantes des combats, pour nous déposséder de nos triomphes, déferlant sur Alger et confisqué l’indépendance au seul profit d’un groupe d’officiers, surnommé le « clan d’Oujda ». Rien de bien original. Le libérateur qui devient despote. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution mais que l’on fait une révolution pour établir une dictature. Le guerrier Abdelhafidh n’avait pas lu George Orwell.   Il n’avait jamais appris à lire. Dans son hameau de Takhlijt Ath Atsou, sur le flanc du   Djurdjura, il n’y avait pas d’école.

Il n’avait pas appris à calculer non plus.

Alors le guerrier Abdelhafidh reprit le maquis, contre son propre Etat cette fois-ci.

Ce soir où la mort n’est pas venue, ni même le sommeil, pendant qu’ils trinquaient à l’indépendance dans les salons parfumés qui donnent sur Trafalgar Square, Manhattan ou les Champs Élysées, ce soir encore,   à l’heure du champagne et des canapés de caviar, Si Hafidh toujours de cette colère d’un demi-siècle. Qui donc rachèterait les fautes d’un combattant qui ne savait ni lire ni calculer ?   N’avait-il pas suffisamment expié lui qui entama une nouvelle guerre après celle qu’il venait de terminer ? Il avait repris les armes, dans un nouveau maquis, le maquis du Front des forces socialistes. Deux ans à guerroyer contre ses propres compatriotes. Pour l’honneur. L’honneur de millions d’hommes et de femmes qui auront, par son sacrifice, dit « non » à la race des nouveaux maîtres. Il aura été l’un de ces providentiels insouciants qui, devant l’événement, choisissent d’explorer le chemin inconnu que leur dicte leur conscience plutôt que d’arpenter les routes embouteillées des renoncements et des carrières. Le guerrier Abdelhafidh est de cette race d’hommes qui font l’histoire et non la subir.

Il aura su, pour reprendre Camus, sauvegarder, dans la lutte de tous les jours, la chance fragile d’un renouveau. C’est de cet enseignement que nous nous alimentons aujourd’hui. Sans cette salutaire obstination, nous ne vivrions de rien.

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