De la soudaine perpléxité de Mme Bitat à la plaisanterie de Mme Hanoune

C’est avec une humeur maussade que Mme Zohra Drif nous rappelle ce privilège des survivants de pouvoir disposer du prestige des morts :  « Il est hors de question alors que nous sommes, nous Moudjahidin en vie, d’accepter que soit bradé notre pays ! » La dame, qui cumule avec bonheur les honneurs du passé et les ambiguïtés du présent, aura su, une fois de plus, émouvoir moins par la sincérité de ses propos que par l’énormité de ses désaveux :  » On est en train de vivre un abandon caractérisé de la souveraineté nationale et de l’indépendance du pays. Il faut que le peuple sache quelle est la nouvelle politique du président Bouteflika. » Nouvelle ? L ‘ancienne moudjahida de la Bataille d’Alger informe ses compatriotes de ce qu’ils savent déjà depuis bien longtemps! Elle semble découvrir, avec quelques décennies de retard, une réalité qu’elle a souverainement ignorée et, disons-le, contribué, sans le vouloir, à travestir : la stratégie du pouvoir, depuis 1999, est bâtie exclusivement sur la consolidation des conditions politiques du pouvoir à vie avec tout ce que cela suppose de mépris des institutions nationales et de marchandages du soutien de quelques capitales occidentales et quelques monarchies arabes. La Moudjahida ne s’explique pas ce soudain asservissement de l’Algérie à des intérêts privés et étrangers. Et si ce n’était que la conséquence directe du démantèlement du DRS, c’est-à-dire de l’élimination, avec l’appui de forces étrangère, du seul contre-pouvoir à Bouteflika à l’intérieur du système ? Le chef de l’Etat, débarrassé de cet adversaire qui a contrarié bien de ses plans, est désormais libre de s’adonner à sa politique anti-nationale au grand jour. Parmi les décisions anti-nationales avortées, le projet de cession de Naftal aux quataris. Dans les documents qu’a pu se procurer El-Watan, l’ancien ministre algérien de l’énergie proposait aux Qataris rien moins que de leur céder les nouvelles stations-service de l’autoroute Est-Ouest après leur « rôdage » par l’entreprise algérienne Sonatrach. Chakib Khelil écrit, en effet : « La gestion de ces stations- service sera assurée dans un premier temps par Sonatrach durant moins de deux ans. Après cette période, nous ferons en sorte que les infrastructures réalisées soient transférées pour le bénéfice de votre groupe par le biais d’un avis d’appel d’offres international selon les termes et les conditions que nous avons déjà décidés. Etant convaincu de la réussite de cet important projet, nous resterons toujours prêts à vous assister dans des projets que vous désirez mettre en œuvre». Autrement dit : « Venez faire des affaires avec notre propre argent ! » Cette conception peu glorieuse  de gérer l’économie de l’Algérie s’était élargie, rappelons-le, à la dilapidation de notre principale richesse, le pétrole. Le bradage de Naftal que se préparait à fomenter Chekib Khelil  s’intégrait dans une vaste stratégie de démantèlement de Sonatrach, lui-même entrant parfaitement dans le cadre d’une démarche plus vaste :  asservir l’Algérie aux appétits de l’affairisme étranger, qu’ils soient occidentaux ou arabes. Et le président, dans tout cela ? Des correspondances de Khelil datant de 2008 et 2009,  sont édifiantes :

«Nous vous garantissons que le projet démarrera sous l’égide de notre président de la République Abdelaziz Bouteflika et qu’une attention particulière est réservée à ce projet, écrit Chakib Khelil aux Qataris. La politique économique de notre ami le président Abdelaziz Bouteflika est consistante et nous donne des garanties pour la réussite de l’implémentation de notre projet. C’est ce que nous avons déjà  déclaré à votre émissaire et ce que notre ami mutuel vous a fait remarquer. Nous serons bientôt en mission à Genève (Suisse) et pourrons vous rencontrer si vous êtes disponible.»

Aussi n’y-a-t-il pas, Madame, de « nouvelle politique » de Bouteflika ; il y a juste un contexte politique qui a changé par le démembrement du DRS et qui donne au chef de l’Etat la liberté d’action qu’il ne possédait pas.  L’homme conduit désormais une politique d’asservissement à des lobbies nationaux et étrangers sans personne pour le contrarier ! Voilà pourquoi, madame, vous parlez de « décisions prises au cours de ces derniers mois et qui nous paraissent absolument incompatibles avec le président Bouteflika que nous avons connu ».

Le reste relève de la fable et de la petite tactique politicienne. Ainsi, et bien que l’on a fini par renoncer à savoir, avec Louisa Hanoune, où finit la plaisanterie et où commence la politique, l’on reste ébahi devant l’inventivité du Parti des travailleurs dont la toute dernière performance a consisté à parler d’une tentative de coup « d’État politique » contre le président Bouteflika, un pronunciamiento qui serait fomenté pour les intérêts de « l’oligarchie » (ce qui est sans doute le cas), par deux ou trois intrigants qui privilégieraient la France et par un gouvernement qui a  » tendu sa main à la mafia, et sanctionné le peuple ! » Le gouvernement coalisé avec la mafia et avec un lobby pro-français pour usurper des attributions à un pauvre chef de l’Etat esseulé et innocent de toute ces magouilles ?  Un député du même parti, déclare, solennel, que ce projet de loi de Finances ne reflète pas « les orientations et les choix du Président de la République qui ont été exprimés dans les deux dernières Loi de finances ». Quelles orientations ? Celles qui ont mené le pays à la ruine financière du pays ?

Celles qui, depuis quinze ans, ont privilégié les importations à la production nationale et de suspects « investisseurs » émiratis aux chefs d’entreprises algériens ? Il y a quelque chose à la fois de méprisable et de déshonorant dans cette infâme et grossière tactique d’un groupe redevable au président de quelques strapontins à brouiller la lecture de la scène politique et à nous dresser le portrait surréaliste d’un Bouteflika  » moudjahid jaloux de la souveraineté nationale « ,  » respectueux des lois de la République  » et   » attaché à la légalité républicaine « . Quand Mme Zohra Drif, révoltée par deux articles du projet de la Loi de finances 2016 qu’elle qualifie de « violation caractérisée de la légalité républicaine » et de décisions « contraires à la personnalité du Bouteflika que je connaissais », elle parle de quel président ? Celui qui, en 2004, invalida la candidature de Benflis par  » la justice de la nuit  » et les dobermans ou celui qui imposa le FLN de Saadani en foulant aux pieds le Conseil d’Etat ?

Celui qui tritura la Constitution pour rétablir le pouvoir à vie ou celui qui mit au placard le Haut Conseil de l’Energie afin de mettre Chakib Khelil en position de gestionnaire exclusif du pétrole algérien avec les résultats que l’on sait ? Mais il est vrai qu’à l’époque, la Cour savait dissimuler ses mystères…

Le 25 novembre 2015

Share This Post