Biographie

Je vins au monde l’année de la typhoïde. Elle emportait neuf nourrissons sur dix, et j’étais promis à la mort, sauf exceptionnelle intervention des dieux. La famille avait recouru à tous les expédients, les licites en islam comme les interdits, recourant à des rites païens aux prières, sollicitant Dieu tout-puissant, bien sûr, mais aussi les marabouts, les totems, les voyantes et les diseuses de bonnes aventures. Mon père, qui ne croyait pas aux miracles, y ajouta la science ! Aussi, et en infraction aux usages locaux qui voulaient que l’enfantement soit l’affaire exclusive de Zeghla, l’accoucheuse attitrée du village, il fut fait appel, compte tenu des circonstances, et au grand dam de ma grand-mère, à une sage-femme française pour superviser le déroulement des opérations. Ma grand-mère, guère convaincue par l’idée de mon père, s’en tint aux rites ancestraux. Il fut ainsi procédé au sacrifice d’une tortue, dont on récupéra le sang pour en imbiber les premiers langes du bébé et que l’on prépara en ragoût à l’intention de la jeune maman, sommée de déguster le plat jusqu’à la dernière miette. Les protestations de la sage-femme française n’y firent rien.

C’est dans cette ambiance singulière que je vis le jour. Mais pour combien de temps ? Afin de renforcer mes chances de survie, la famille multiplia les initiatives, organisant des offrandes païennes au pied d’un platane béni ainsi qu’une wâada chez Sidi Ahmed Benyoussef, le saint patron de la ville, et même un pèlerinage à Sidi Abdelkader, le marabout perché sur le Zaccar qui surplombe la ville de Miliana et avec lequel je fis l’objet d’un arrangement : en échange de sa bénédiction pour la survie de l’enfant, ce dernier lui sera dédié, il portera comme second prénom Boualem, l’autre appellation de Sidi Abdelkader, et le prochain garçon qui viendrait à naître s’appellerait, lui, carrément Abdelkader. On ignore si c’est le fait de cette transaction, du hasard, des prières, de la sage-femme française ou du sacrifice de la tortue, mais le bébé que j’étais survécut à la typhoïde.
Mon père, comblé par ce premier miracle, ne pouvait s’autoriser à croire à un second.
Il eut pourtant lieu.

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J’avais à peine trois ans et Miliana, l’antique Zucchabar, autrefois cité prestigieuse, une des trois principales villes algériennes fondées par Bologhine Ibn Ziri, de la dynastie des Fatimides, jadis capitale d’une grande partie du Maghreb, Miliana, premier caïdat de la région d’Alger sous Aroudj, place forte de l’émir Abdelkader, Miliana n’était alors plus qu’une vénérable cité dépossédée de sa respectabilité, occupée et avilie, mutilée, profanée, plus qu’une localité oubliée, cachée derrière le massif du Zaccar et reliée à Dieu par d’anciennes prières et à l’humanité par cette vieille route qui serpentait à travers les vergers et qu’on appelait « Trig Arioua ». Autour de moi, régnaient la peur et la résignation, reconnaissables à la façon qu’avait de trembler le sein maternel.

Les adultes qui peuplèrent mon enfance mourraient toujours dans la guerre des autres, ou en revenaient en sous-hommes, condamnés au désespoir d’une paix et d’un bonheur qu’ils n’auront pas su construire. Ils erraient impuissants devant le spectacle de Miliana s’offrant aux vainqueurs et s’interdisant aux vaincus. Aux uns, elle avait réservé les beaux quartiers européens aménagés autour de la rue principale, la rue Saint-Paul, la place de l’Horloge avec ses boutiques et ses cinémas, le haut de la ville, quartier résidentiel avec son jardin d’acclimatation, sa piscine, ses maisonnettes en fleurs…
L’indépendance ? Qui y croyait ?
À l’évocation de ce mot, ma mère soupirait immanquablement un « inch Allah » à peine audible, levant des mains tremblantes vers le ciel.
Mon père, lui, ne disait jamais rien. Il ne croyait pas aux miracles. Il y croyait d’autant moins qu’il venait de s’en produire un à l’occasion de ma naissance et que j’avais survécu à la typhoïde. Inutile d’espérer un second miracle.
Il eut pourtant lieu.
J’avais presque trois ans. L’insurrection contre l’occupant avait commencé, je n’en savais encore rien, mais les adultes parlaient ouvertement du « jour proche de Houria ». Ils disaient cela avec une espèce de jubilation contrôlée qui leur faisait pétiller le regard et baisser la voix. L’euphorie avait supplanté la peur. Je ne comprenais rien à cette soudaine liesse, ni pourquoi Houria avait son « jour » à elle, mais elle me restituait des parents souriants, et rien que pour cela, Houria, à la fois éden et mirage, m’apparaissait alors comme la plus belle offrande de Dieu. Je lui témoignais de mon bonheur en m’agrippant à ses jupes, dans l’espoir de danser avec elle ou de la faire tomber.
Que Dieu bénisse Houria !
J’avais trois ans. Jusqu’à très tard, j’ai toujours imaginé l’indépendance dans le corps d’une belle femme.